Carnet du Japon #2 Vie au Japon - Typhon, Gion Matsuri et Cie
Episode 2 : On poursuit le voyage et on se demande "mais que faire les jours de pluie ?"
Prêt.e.s pour la suite ? J'espère que vous avez masques et bouteilles d'oxygène, parce que ce second volet est une immersion complète dans la culture, les traditions, l'histoire et la vie quotidienne japonaise ! Vérifiez bien vos palmes et préparez vous, nous allons remonter à la nage le courant du temps, et vous faire plonger dans la vie quotidienne des japonais ! du 10 juillet au 31 juillet 2015.
Tout d'abord arrêtons nous en l'an 869... en pleine ère Heian et plongeons au cœur de la légende du Gion Matsuri [祇園祭] ! A cette époque, sévissait dans Kyoto et dans tout le Japon une épidémie particulièrement violente, les décès liés à cette plaie étaient nombreux. L'empereur Seiwa [清和天皇] (850-880, règne : 858-876) fit ériger puis brûler 66 hoko [鋒] hallebardes symbolisant les 66 provinces du pays afin de procéder à un rituel de purification, le 7e jour du 6e mois de l'année 869. Cette procession avait pour but d'apaiser les esprits courroucés et d'ainsi calmer la malédiction, une interprétation contemporaine de cette épidémie virulente que subissait les japonais cette année là. En effet ils pensaient que la maladie avait été envoyée par Gozu Tennō [牛頭天王] une déité à tête de bœuf en guise de punition. Pour ceux et celles qui se le demandent, voici l'explication scientifique qui se cache derrière : la rivière de Kamo-Gawa (notre QG décrit dans les carnets du Japon #1) est sujette à de nombreuses crues qui provoquaient des stagnations d'eau et dans ses conséquences les plus larges, à la prolifération d'épidémies. C'est une des raisons pour lesquelles dans les époques suivantes, le cours d'eau sera modifié et aménagé, avec des digues en béton renforcé et un système de drainage, afin de gérer son lit et d'éviter les débordements. dans les deux sens du terme
De nos jours, le festival est toujours là, il est encore pratiqué annuellement, pour apporter la santé en éloignant les maladies, il s'étend sur le mois de juillet, dans le quartier de Gion qui lui a donné son nom. Il y a deux parades principales : le Saki Matsuki Junko ou Yamaboko Junkō [山鉾巡行] qui se déroule le 17 juillet et le Ato Matsuri Junko le 24 juillet. Les trois jours qui précèdent ces parades sont appelés Yoiyama [宵々山], nous avons eu la chance d'y participer de nuit, nous joignant aux locaux en yukata [浴衣] kimono d'été pour l'arpenter avec bonheur, admirant les chars se préparant pour le défilé. Laissez vous porter par les lumières des lanternes des chars et par la foule qui déambule aux sons différents de chacun d'entre-eux (dont certains sont visitables). En effet on compte 33 chars en tout, dont même deux qui ressemblent à des bateaux. Ils sont richement décorés de lanternes, tentures, et sculptures et se divisent en deux catégories. Les hoko (hallebardes en référence à l'évènement historique), ce sont les plus grands mesurant jusqu'à 25m et pesant pour le plus imposant 12 tonnes, ils sont équipés d'un mât surmonté d'un objet en métal et transportent leurs musiciens. Les yama sont eux plus petits, contrairement aux hoko qui sont des chars tirés, ils sont portés et l'étage est occupé par des mannequins. Chaque char représente son quartier, joue sa propre mélodie et revêt des yukatas aux motifs différents, la manœuvre la plus impressionnante de la parade est les rotations des hoko à 90° dans les angles des rues. Le changement de direction est guidé par un "porte-éventail" pour placer les chars sur des bambous couchés au sol afin de les faire pivoter en les tournants et ainsi pouvoir repartir sans encombre, en suivant l'itinéraire de la procession. Et en plus, ces magnifiques chars sont entrés en 2009 au ... Bravo patrimoine mondial de l'Unesco sous le titre "Yama, Hoko, Yatai, festivals de chars au Japon"!
Suite à l'arrivée inopinée d'un (petit) typhon, nous nous sommes rabattues sur des monuments abrités pour éviter de nous envoler. Ce qui veut plus ou moins dire musées ! Celui de Kyoto est d'ailleurs très intéressant et complet, il propose, comme nous, une immersion et des explications, cette fois sur la vie et l'histoire de Kyoto au cours des quatre périodes s'étalant de Heian (rappelez vous les hallebardes de l'épidémie de 869) à Edo (se terminant en 1867), époque à laquelle Kyoto cède sa place de capitale à Tokyo appelée à l'époque Edo donnant son nom à la période. Je ne vais malheureusement pas avoir le temps de m'étendre dessus ici (sinon l'article serait trop long) mais sachez qu'au cours de notre visite c'est à Sekigahara no Takai [(関ヶ原の戦い], une des plus grandes batailles historiques du Japon, qu'il avait dédié son exposition temporaire et c'est celle-ci que je vous propose de suivre en parcourant le "Hall of Fame" japonais. L'entrée de cette exposition se fait par une cinématique 3D épique sur des drapeaux blancs en mouvement nous montrant des combats de samouraïs ! je sais, décrit comme ça c'est plat mais ça créait vraiment une mise en ambiance parfaite
Pourquoi Sekigahara [関ヶ原の戦い] est-elle une bataille si importante ? Parce que le Japon moderne se fondera sur ses issues. Nageons donc rapidement pour passer de la vague 869 à la 1600ème et quittons la torpeur de l'été pour le mois d'octobre puisque cette bataille s'est déroulée le 20 et 21 de ce mois afin d'en apprendre plus ! Pour faire simple, Sekigahara signe la fin des "Royaumes combattants" au Japon, l'ère Sengoku [戦国時代] au sens large et le début de la période d'Edo. Pour faire compliqué... Vous vous rappelez dans les cahiers du Japon #1 lorsque je vous avez parlé de l'ère Azuchi Momoyama (1573-1600) ? En 1573 Oda Nobunaga [織田 信長] 1534-1582 défait le dernier des shogun Ashikaga qui régnaient jusqu'ici en maitre depuis plus de deux siècles sur le Japon. Or, ce même shogunat avait entrainé et déchiré le pays dans une guerre civile depuis 1477, appelée guerre d'Ōnin [応仁の乱], en gros pour savoir qui serait le plus fort et arriverait à gouverner tout le Japon. Cette première grande défaite engage le début d'une période qui permis d'unifier et pacifier le pays au travers d'un nouveau shogunat instauré par Oda Nobunaga et renforcé par ses deux principaux successeurs Toyotomi Hideyoshi 豊臣秀吉 (1537-1598) et Tokugawa Ieyasu [徳川 家康] (1543-1616) qui ne pouvaient pas vraiment se voir vous allez vite le comprendre mais dont je vous épargne l'arbre généalogique complet. Et dont la succession fut tout sauf facile, peut-être en raison des restes de cent ans de guerre civile... Puisque c'est l'opposition de leurs deux familles qui mena à Sekigahara no Takai. En effet à la mort de Toyotomi Hideyoshi, le daimyo [大名] ou clan de la famille Tokugawa s'oppose, allié d'autres grandes familles, à la nomination de son fils en tant que successeur du titre de shogun et refuse de respecter la régence. Le clan Toyotomi a été affaibli par les derniers évènements, et les principaux personnages qui maintenaient l'alliance en place décèdent ce qui ouvre les portes à la contestation et dérape en "guerre de clans". Rajoutez à tout cela le fait que les Toyotomi sont d'origine paysanne et non issus des daimyo comme les Tokugawa, ce qui ne plait pas à toutes les grandes familles et vous avez des motifs de mécontentement qui mènent à un soulèvement. D'un côté les partisans fidèles, qui restent loyaux à Toyotomi Hideyoshi et supportent son fils Toyotomi Hideyori (ne soyez pas dupe il n'a que 7 ans et tous ses alliés ne sont pas sympa au point de combattre pour rien, ils espèrent aussi le manipuler plus facilement) et de l'autre la contestation mené par les partisans et les alliés de Tokugawa. C'est le clan Kobayakawa, appelé les traitres de la dernière minute, qui fera basculer l'affrontement de Sekigahara en victoire du clan des Tokugawa, en retournant sa veste au dernier moment... Une question de Timing, puisque la bataille n'a duré que 6 heures au total.
Vous comprenez peut-être mieux pourquoi nous nous sommes mises en quête de la tombe de ce fameux Toyotomi Hideyoshi. Chose étonnante que nous avons pu découvrir du quotidien des japonaises en nous rendant sur l'édifice qui lui est dédié, toutes dégoulinantes de sueur après tant d'effort dans la moiteur ambiante j'insiste pour le contraste vous allez voir... : la Pincess-Line. Mais qu'est ce que c'est ?? C'est un bus rose réservé aux femmes seulement, discrimination positive pour éviter le harcèlement dans les transports, il y a aussi des rames dédiées à la gente féminine dans les trains. Et comble du bonheur des princesses, on peut attendre son bus à la station, en s'asseyant dans de magnifiques canapés, roses eux aussi, abrités de la pluie bien entendu, armé de son ventilateur portatif personnel : la touche de classe finale. Je vous laisse le soin de commenter et méditer sur cette initiative.
Après notre intermède historique, un peu de littérature à présent ! Nous nous sommes rendues, en fanfare parce qu'on l'avait noté en haut de la liste des choses à faire au Musée international du Manga ! Premier mondial, ouvert en 2006 avec un phœnix qui orne son entrée (non ce n'est pas Ikki) il possède des murs entiers de manga. Il est construit comme une énorme bibliothèque, s'étalant sur trois étages et proposant plus de 300 000 ouvrages ! Il y a une exposition permanente sur l'histoire du manga des origines à nos jours, une salle réservée aux enfants, des originaux et objets de mangaka célèbres, et lorsque nous nous y sommes rendues une exposition sur le manga à travers la Seconde Guerre Mondiale et son impact (pendant et après), notamment comment le manga a aidé et participé dans la prise de conscience et la résilience. On y a notamment découvert Gen d'Hiroshima (dont je vous reparlerai surement ultérieurement). Une belle découverte, car ce n'est pas la fin mais la faim qui nous a poussé à en sortir !
Petit interlude de jeu traditionnel avant de nous remettre en marche et décider qui se charge de la suite du programme : le Jan Ken Pon [じゃんけんぽん], article en anglais détaillé et illustré sur le sujet, l'équivalent de notre "pierre-feuille-ciseaux" auquel les enfants de nos hôtes nous ont initiés en VO. Pour commencer la partie on dit Shaishowaguu [最初はグー] puis on poursuit avec le Jan Ken Pon [じゃんけんぽん] s'il n'y a pas de gagnant on recommence avec la fameuse phrase Aikodesho [あいこでしょ] jusqu'à ce qu'il y en ait un. C'est Léoly qui gagne cette partie et nous emmène sur les traces de Murasaki Shikibu [紫式部] (~973 - ~1014), l'auteure du premier Best Seller mondial, bon en tout cas vu du Japon, le très renommé et fameux... "Dit du Genji" [源氏物語] Genji monogatari, une œuvre fleuve écrite au XIème siècle qui comprend près de 1 000 pages et une cinquantaine de livre sur des intrigues politiques et amoureuses de la cour japonaise de son époque. Nous nous sommes aussi rendues sur son tombeau ! Euh... oui on a vu pas mal de tombes d'illustres personnages et d'illustres inconnus aussi dont le voisin de Murasaki Shikibu d'ailleurs...
C'est l'heure de remonter en surface pour un retour au (presque) présent, et la vie quotidienne des japonais aujourd'hui... Essuyant encore l'eau qui pleuvait averse pensez Japon, pensez kawaii pensez K-Way... nous avions décidé de prendre la route de l'aquarium de Kyoto, plutôt réputé car conseillé par nos hôtes, ayant des enfants qui raffolaient de cet endroit. Nous avions ainsi pu faire connaissance avec la faune locale de la rivière Kamo Gawa dont une salamandre géante, qu'on a cherché dans le bassin pendant longtemps... parce que d'un, elles ressemblaient à s'y méprendre à des rochers, où elles se cachaient : niveau camouflage impeccable ! Mais aussi parce que de deux, nous ne les imaginions pas si géantes que ça... Elles font tout de même entre 1m et 1m40 ! oO Il en existe aussi plusieurs espèces en Asie qui était présentées dans cette même salle. Nous avons aussi rencontré d'innombrables animaux marins, otaries, phoque, dauphin, manchots à l'heure du déjeuné pour les plus courantes, et des espèces plus communes des mers d'Asie que nous connaissions, nous, moins bien. Bien entendu, je me suis longuement arrêtée pour admirer les méduses, et Léoly s'est pris d'affection pour le spectacle de dauphins et la boutique souvenir qui lui ont fait dire pendant une bonne partie du séjour que c'était son endroit préféré dans Kyoto.
Retournons nous prélasser au bord de la Kamo Gawa, maintenant en crue si vous suivez ;), faisons une pause en atteignant le jardin botanique de Kyoto et découvrons la flore locale après la faune (vous ne serez pas étonné si je vous dis que ce n'est pas Léoly qui a insisté pour y aller...). Le jardin possède de nombreux nénuphars et lotus tous en fleur à cette période, une bambouseraie très variée, un coin enfant avec des champignons-bibliothèques et une superbe collection de bonsaï. Nous déambulons dans un jardin à l'européenne avec sa roseraie, ses fontaines et sa symétrie, passons aux jardins japonais avec les petits étangs aux passerelles de bois permettant de découvrir des mini-îles qui ponctuent le parcours puis dévions sur des coins dédiés à certaines plantes. Nous faisons face à plusieurs variétés de conifères, un espace garni d'hydrangeas (dont l'hortensia fait partie), un autre d'iris, un potager où les potirons prospèrent sur des tonnelles et sont retenus par des paniers, une armée de cerisier (appelé Sakura [桜 / 櫻 / さくら] au Japon) comprenant 200 espèces différentes, des pruniers (Ume [梅] aussi appelé abricotier du Japon) et des érables (Kaede [楓] littéralement «mains de grenouilles» appelé aussi Momiji [紅葉] à l'automne pour ses couleurs feux littéralement "feuilles rouges changeantes») que les habitants viennent admirer en pleine saison. Notons aussi les espaces aménagés des espèces endémiques, avec les japonaises voisines des chinoises (300 000 recensées), très similaires, car il y a plusieurs milliers d'année de cela les deux pays se jouxtaient, comme ici au jardin botanique, au cœur de la Pangée : très dépaysant.
Pour finir la soirée, nous vous emmenons voir un spectacle japonais, très particulier : le Rakugo [落語] ou "l'art de la parole qui a une chute" ! C'est une sorte de Stand-Up mais... Sit-Down (précision pour les allergiques à l'anglais : jeu de mot pas vraiment traduisible entre debout et assis). Un spectacle traditionnel comique de style narratif qui date du XVIème siècle. Pour son show, le Rakugoka [落 語 家], à genoux sur scène calé sur son petit coussin, vêtu d'un kimono, est armé d'un éventail, d'une serviette. Il s'en saisit pour raconter des histoires, ponctuées de calembour, jeux de mots et effets comiques en ne bougeant que le haut de son corps. Le spectacle de Rakugo est à l'origine un art de rue, en effet, assis en haut d'une estrade en hauteur (le kôza [高 座] nom actuel de la scène sur laquelle il siège), en coin de ruelle, le conteur haranguait la foule des passants en les captivant et les tenant en haleine aux travers de récits et d'anecdotes pleines de rebondissement jusqu'à la chute (le ochi [落ち] aussi utilisé pour le mot "punchline" en japonais). Pour en savoir plus n'hésitez pas à consulter le site français dédié au Rakugo :)
La journée fut longue et bien animée, et c'est ainsi que s'achève notre deuxième épisode immersif, retournez bien sereinement sur terre, séchez-vous bien et retrouvons nous pour l'épisode 3 des carnets du Japon dans les jours à venir !



































































































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